Nos comptes-rendus

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Résumé des discours au séminaire de recherche hybride

"l'autorité religieuse à l'épreuve du genre en islam"

3 juin 2022

Plurivers’Elles Etudes et Formations

  • Intervention du Dr. Sara BORRILLO

L’autorité religieuse à l’éprouve du genre en Islam

    Cette intervention analyse l'objectif politique et l'impact social de la réforme de 2004 du Ministère des affaires islamiques du Royaume du Maroc, qui a reconnu et institutionnalisé le travail public des femmes prédicatrices officielles (mourchidates) dans les mosquées du pays et des femmes savantes et expertes en droit islamique (alimat) dans les conseils locaux des oulama. Basée sur un travail de terrain ethnographique au Maroc, cette contribution vise également à déterminer si et dans quel sens ces autorités religieuses féminines marquent un changement dans le monopole masculin traditionnel de l’espace et du discours islamiques au Maroc et dans la pensée islamique contemporaine.
L’intervention se focalise aussi sur les analogies et le décalage de cette réforme avec le discours du féminisme islamique et sur ses potentialités de réforme produites dans les sociétés des pays à majorité musulmanes et dans les communautés musulman.e.s en Europe. Dans le contexte où l'accès des femmes au discours et aux espaces du religieux sur un pied d'égalité devient de plus en plus d’actualité en Europe, l’étude explore également certains des défis que l'adoption d'un modèle similaire
impliquerait pour une éventuelle promotion du leadership des femmes musulmanes dans la sphère publique européenne et certains changements qu'elles pourraient apporter à l'islam, à l'autorité religieuse et au débat sur l'égalité des sexes.

Book: Femminismi e Islam in Marocco: attiviste laiche, teologhe, predicatrici (Edizioni Scientifiche
Italiane), Napoli, 2017

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Résumé des discours à la séance inaugurale de Plurivers’Elles Etudes et Formations

26 mars 2022

  • Intervention du Dr. Fatiha AJBLI 

Islamophobie genrée et politique d’inimitié dans le contexte français

 

     L’islamophobie est une catégorie d’analyse des discriminations et préjugés antimusulmans mobilisée dans les sciences humaines, puis le début des années 2000,pour appréhender la politique générale d’inimitié à l’endroit des minorités musulmanes. Pour les sociologues français Abdelali Hajjat et Marwan Mohammed, il s’agit d’« un processus social complexe de racialisation/altérisation (fondé) sur le signe de l’appartenance (réelle ou supposée) à la religion musulmane [1]».Ce processus, explique les auteurs, est parti lié avec la construction, par les élites politiques, d’un « problème musulman », dont « l’enjeu fondamental est la légitimité présentielle des musulmans sur le territoire national ».

 

     En France, on dispose de peu de données statistiques permettant de mesurer l’étendue du phénomène. Celles qui sont disponibles font cependant ressortir l’existence d’une sur victimation des femmes visiblement musulmanes. Ce qui dénote de la dimension fondamentalement genrée de ce racisme. La consubstantialité de la Race et du Genre, caractéristique de l’islamophobie contemporaine, a conduit l’anthropologue canadienne Jasmin Zine a forgé le concept d’islamophobie genrée. L’idée étant de mettre en avant les formes spécifiques de rejet des croyantes musulmanes. Pour expliquer cet effet de genre, deux facteurs explicatifs et non-exclusifs l’un de l’autre se dégagent : d’abord, ce sont les femmes ayant incorporé leur foi dans leur façon de s’habiller qui assurent l’essentiel de la publicisation de l’islam ; ensuite, la confrontation avec la religion musulmane se joue principalement sur le registre des normes de genre et de sexualité

 

     Du reste, le « sentiment de répugnance [2]»que ces femmes suscitent dans la société française ne date pas d’aujourd’hui et ne sort pas de nulle part. En effet, il a avoir avec des stéréotypes historiquement situés et un contexte particulier. Sans remonter jusqu’à ses ramifications coloniales, on peut dire que cette aversion est rendue possible par la médiation d’un système de discours et de représentions qui emprunte à la rhétorique politique du conflit des civilisations. Rhétorique dans laquelle les actrices musulmanes sont symboliquement construites dans une relation antagonique à la Nation, la République, la laïcité et aux droit des femmes. C’est dans la configuration d’une « croisade républicaine contre le voile » que la laïcité s’est vue investie d’un pourvoir narratif visant à conjurer le risque présumé d’une islamisation de la société.

 

     Avec un déploiement ininterrompu, depuis 1989,de controverses sur « le foulard », la France représente l’épicentre du débat sur le voile en Europe et, depuis 2004, le pays européen dont la législation est la plus restrictive. En effet, pas moins de six dispositions légales « anti voile » ont été adoptées. Elles touchent les élèves (loi du 15 mars 2004)les mamans accompagnatrices (circulaire châtel, 2012); les femmes portant le niqab dans la rue (loi « contre la dissimulation du visage », 2010), les femmes en maillots couvrants sur les plages françaises (arrêtés municipaux anti-Burkini, 2016), les salariées du privé (loi El Khomri, 2016) et les athlètes (amendement du Sénat au projet de loi sur le séparatisme). Or, l’ingérence des politiques publiques dans les questions vestimentaires est toujours une affaire de contrôle du corps des femmes.

 

     Cette « politisation du voile » a indéniablement contribué à créer une atmosphère d’intolérance dans laquelle il est normal de discriminer celles qui le portent. À telle enseigne que, pour elles, l’islamophobie genrée devient une expérience totale, au sens où elle englobe toutes les sphères de leur existence publique. Elles y sont exposées dans plusieurs sphères de la vie publique telle que la rue, le travail, l’école, les formation, le logement, les soins, les loisirs et les services publics. Or, l’accumulation et la répétition de ces expériences finissent par former un système compact d’actes discriminatoires qui empêchent l’accès plein et entier à la jouissance de leurs droits. 

 

[1]Hajjat, Abdellali, et Marwan Mohammed. Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman ». La Découverte, 2016.

[2]Saba Mahmood, Politique de la piété : le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique, Paris, La Découverte, 2009.

  • Intervention du Dr. Malika HAMIDI 

L’objet de cet ouvrage est donc de :

-    Découvrir ce que l’on entend par « féminisme musulman » et de révéler ce mouvement de femmes qui revendiquent cette identité de féministes musulmanes occidentales, et avant-gardistes dans la promotion de ce mouvement de pensée « d’un nouveau genre ».

-     De retracer la genèse de ce mouvement qui se situe sur deux plans : 

  1. Mouvement de pensée, dont l’inspiration est ancrée à la croisée de la religion et du féminisme pour (retour sur le rapport conflictuel pouvant exister entre les deux concepts)

  2. Mouvement d’action avec l’émergence de structures associatives hybrides et transnationales

 

Cet ouvrage s’attache à identifier et répertorier les actrices intellectuelles engagées de l’espace anglo-saxon qui ont développé cette « pensée innovante » diffusée massivement depuis lors. En effet, la nouveauté de cette fin de XXe siècle est la promotion et la diffusion d'un discours sur le genre en islam produit par des femmes qui se posent comme sujets de leur histoire et comme intellectuelles et qui s'adressent à l'ensemble des femmes, afin de questionner le rapport aux sources scripturaires. 


Elles élaborent ce que nous définissons comme une herméneutique féministe en islam, doublée d’une analyse « genrée » de la jurisprudence islamique, pour produire une interprétation des textes dans une perspective égalitaire.


Par ailleurs et à partir de mes enquêtes de terrain, nous observons comment les féministes musulmanes d’Europe rejettent l’idée d’un foulard islamique perçu à tort, comme un symbole de soumission. Elles revendiquent aujourd'hui le port du foulard comme une « prise de pouvoir » ( Nilufer Gole) socio-politique dans un contexte miné par la vague d’islamophobie qui balaie les sociétés européennes aujourd'hui.


Nous terminons par mettre en évidence comment les militantes féministes musulmanes développent un rapport égalitaire avec les féministes d’horizons divers, et qui passe par l'implication des femmes musulmanes dans le processus de réflexion et d'action pour la mise en place d’une solidarité féministe constructive sur des luttes communes.

 
C'est à ce prix que la « Muslim feminism revolution »[1]  contribuera à la promotion d’un féminisme décolonisé et anti-raciste en Europe.

[1] Nous mettons en miroir cette expression avec celle d’Elsa Dorlin auteure de l’introduction d’un ouvrage de référence sur le féminisme « noir », Black feminism Revolution ! La Révolution du féminisme Noir! (L'Harmattan, 2007). Ce mouvement a été à l’origine d’une véritable révolution politique et théorique au sein du mouvement féministe majoritaire des années 70 aux Etats Unis.